CV anonymes : le chant du pipeau

Votre nom ? Pas question.

Votre sexe ? Surtout pas.

Votre âge ? Même pas dans vos rêves.

Si vous ne connaissez pas encore les règles du CV anonyme, il va falloir vous entraîner, car il pourrait bien se généraliser.

 

Il était logique que le vieux serpent de mer du CV masqué refasse parler de lui. Rappelons que ce dispositif est légalement obligatoire depuis le 31 mars 2006, date de l’adoption de la loi sur l’égalité des chances. Sauf que, le décret d’application n’étant jamais paru, l’obligation de sélection garantissant l’anonymat des candidats a fait pschitt. On l’exhume faute de mieux, et de temps surtout, puisque ce commissariat n’est en place que depuis le 19 décembre dernier.

 

S’il faut bien lui reconnaître une qualité, c’est celle d’être le seul et unique outil existant pour tenter de lutter contre les freins à l’embauche des femmes, des seniors, des handicapés, des noirs, des asiatiques, des maghrébins, des gays, des diplômés de la fac, ou pire encore, des chômeurs. Bref de tout candidat qui n’est pas un homme, Français de souche, âgé de 30 à 35 ans, diplômé d’une grande école, qui a changé de job tous les trois ans, qui est actuellement en poste et qui s’y trouve très bien, sauf que, peut-être, faut voir.

 

Mais si le CV anonyme est le seul dispositif connu pour faire reculer l’obscurantisme de certains recruteurs, clients ou dirigeants d’entreprises (puisque les uns rejettent généralement les causes de la discrimination sur les autres), son efficacité n'est pas garantie pour autant. D’abord parce que le fait d’être unique et adoubé par nos dirigeants de tous bords n’a jamais transformé un concept  en machine de guerre. Ensuite parce qu’il suffit d’entendre les questions de certains recruteurs utilisant les sites emploi pour frémir. « Dites, vous n’avez pas trop de CV anonymes dans vos bases ? Non parce que je n’arrive pas à faire ma sélection sinon… » Lorsque ces recruteurs – qui constituent une minorité cela va sans dire –  tombent sur l’un de ces candidats anonymes, ils avouent le zapper, obéissant au vieil adage du « qui a quelque chose à cacher, a quelque chose à se reprocher ».

 

Les discriminateurs, appelons les ainsi, puisque l’on ne saurait les affubler des termes –  certes moins flatteurs mais pas moins justes –  de racistes, xénophobes, homophobes, séniorophobes ou misogynes, ont-ils une chance d’être ramenés à la raison par la simple grâce d’un CV sans nom, sans adresse, sans âge et sans rien du tout ? 

 

Évidemment, il y aura toujours les discriminateurs consciencieux, ceux qui sélectionneront des anonymes, les recevront en entretien et les élimineront en direct, après avoir dûment vérifié que l’ « ingénieur 10 ans d’expérience » est une femme, un Français d’origine marocaine, ou un chômeur de longue durée. Dans ce cas encore, le CV anonyme ne servira qu’à faire perdre du temps au candidat malheureux.

Et puis, il se peut qu’un discriminateur reçoive un anonyme dans son bureau. Un senior, une femme, un gay ou un asiatique. Et que celui-ci retourne la situation, épate le recruteur, lui démontre ses talents, le charme par ses compétences, l’embarque dans ses projets, découvre qu’ils collent parfaitement à ceux dont il rêvait pour sa boîte et pour le poste à pourvoir. Et qu’il l’embauche.

Exceptionnel ? Rarissime ? Certes. Mais pour un seul recruteur réfractaire qui sera convaincu et un seul candidat qui aura décroché un emploi, le CV anonyme ne mérite-il pas d’être malgré tout officialisé et généralisé ?
© Cadremploi - (extraits)

Le mot du coach que je suis :

Comment être soi-même avec un CV anonyme ?
Les recruteurs qui font de la ségrégation existent, les employeurs aussi. A des échelles diverses, cette ségrégation est toujours basée sur un préjugé et presque toujours sur une apparence physique, du typage ethnique jusqu'à la taille ou au poids, en passant par le sexe, l'âge ou la couleur des cheveux.

On finira un jour par imaginer que pour être recruté en France, il "faut" avoir entre 30 et 40 ans, être un homme, brun, aux cheveux raides et plutôt courts, de taille moyenne, roulant dans une voiture fiable, propre, de marque française (ou pas, peu importe, pourvu que le critère apparaîsse au moins dans l'imaginaire), avec une cravate de la bonne couleur (surtout pas rose ni rouge), sans lunettes, ne louchant pas, avec une eau de toilette discrète, bien rasé et plutôt mince. Et surtout : sans piercing !

A partir du moment où ce genre de croyance est étayé et soigneusement entretenu, chacun ira de sa terreur du recrutement et donc du chômage ou de l'entrée dans la vie active, voyant l'Entreprise comme un Dragon ou comme une Furie romaine qui exécuterait la sentence divine qui fait que tout postulant est d'abord condamné avant d'être quelquefois repêché.
Qui d'ailleurs, n'a jamais entendu cette superbe phrase moderne : "J'ai de la chance de travailler" ?

N'est-on pas là en face d'une énorme croyance qui incite les demandeurs d'un emploi (dont certains sont surtout demandeurs d'un revenu plus que d'un emploi, ce qui est juste une réalité, une éventualité ou une caractéristique mais certainement pas un jugement de valeur), à écouter n'importe quel supposé conseil benveillant ? Certains le sont effectivement, mais dans la mesure où on tend à enfermer les individus dans une situation infériorisante, où sont la confiance en soi, l'estime de soi, l'autonomie de décisions ou encore la liberté d'agir ?

Par exemple, les seniors sont-ils RÉELLEMENT victimes, TOUS, de ségrégation à l'embauche ? Et si c'est ressenti ainsi par eux-mêmes, comment faire pour que chacun s'en sorte malgré tout ?
Même question pour toutes les ségrégations, même réponse.

Et donc, envoie-t-on un CV anonyme forcément déshumanisé et truffé de mensonges par omissions (notamment ...) pour rester indécelable (quand on a 25 ans,  aucune ou très peu d'expérience professionnelle et qu'on "croit fermement" que le frein se situe là, on ment pour s'en donner ou on s'auto-détruit en n'en citant aucune ?) ou un CV dans lequel on va pouvoir affirmer SA propre différence ?

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