Mardi 2 mars 2010
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14:59
L'hiver dernier 2010, je passais par la grande ville d'à côté pour y voir un client et je comptais également y déjeuner avec une collègue.
Tentant vainement de trouver une place de parking en centre ville, j'ai vite constaté pourquoi c'était encore plus difficile que les autres jours : le Palais des Expositions abritait ce jour-là le
fameux, le célèbre, le tant attendu "Forum Trouve-Du-Taf", celui dont tous les politiques locaux et autres responsables de la longue chaîne publique de l'Emploi s'enorgueillissent.
Une fois mon rendez-vous terminé, il me restait du temps avant le déjeuner. Je suis donc entré dans le Palais des Expositions.
Veni, vedi, compreni ...
Déjà, c'est tout petit. Ensuite, c'est bondé et vu l'état du marché de l'emploi, il fallait s'en douter.
Âge moyen des visiteurs autour de 25-30 ans. Hommes, femmes, habillés en dimanche, parfumés de frais, cravate à la mode mais pas trop, tatouages et piercings camouflés, chaussures cirées, seuls ou en petits groupes comme des anciens de la même école. Dans l'entrée, ça tourne dans tous les sens, ça consulte les plans (qui sont faux), ça interroge les hôtesses d'un air à la fois anxieux et plein d'espoir. Il faut dire que les medias n'ont pas manqué depuis des semaines de l'annoncer : ce jour-là, ça va embaucher grave de chez grave ! Plus de 1000 emplois vont trouver preneur !
Le temps de descendre quelques marches (l'ai-je bien descendu ?) et c'est l'horreur.
Toutes les allées du Forum sont bouchées, comme parsemées de barricades humaines. La foule s'agglutine en face de chaque stand en longues files impatientes, barrant ainsi le passage à celles et ceux qui voudraient traverser pour aller au fond du hall. Alors, forcément, ça s'énerve, ça se bouscule, ça change de route mais bizarrement dans une certaine bonne humeur feinte : il ne faudrait quand même pas risquer de s'engueuler avec son futur patron, sait-on jamais.
Je remonte discrètement une file de 40-50 personnes ; personne ne me dit rien, ils ont tous dû voir que je n'avais pas leur âge alors ils doivent me prendre pour leur futur patron et il y en a même qui me sourient ...
Arrivé devant le stand de 9 m² (3m X 3m), quatre jolies chaises confortables des années soixante, donc en plastique orange avec des pieds en inox, et une table sur tréteaux. Derrière la table, trois salariés de l'entreprise, étouffant de chaleur, munis de dossiers en carton et d'un stylo. Sur les quatre chaises, quatre demandeurs d'emploi, le CV tremblant en mains et la respiration saccadée. Heureux néanmoins car ils ont fait la queue pendant presque deux heures ; 45 candidats / 3 personnes pour les recevoir ça donne une idée du temps que l'entreprise leur consacrera ce jour-là.
Outre le temps, imaginons également l'intimité de la relation. Le brouhaha, non : le boucan ambiant force chacune ou chacun à hurler ses réponses aux interlocuteurs. Déjà dans les allées, tout le monde crie pour se faire entendre mais dans les stands, c'est bien la même chose. Or, tous ces candidats à l'emploi sur un même stand, serrés les uns contre les autres sur leurs petites chaises collantes, sont finalement ... des concurrents ! Car évidemment, il n'y en aura pas pour tout le monde.
Et tout se déroule dans l'acceptation générale.
Les politiques se réjouissent, les entreprises en profitent, les demandeurs d'emploi se résignent. Par contre, quand on s'intéresse un peu à eux et qu'on réussit à trouver une endroit plus tranquille (généralement dehors sur le parvis) pour bavarder, les langues se délient.
Le titre de cet article de mon blog, je ne l'ai pas trouvé.
Je l'ai emprunté à une jeune femme de 30-35 ans qui l'a utilisé pour me décrire ce qu'elle avait vu dedans. Elle venait pour trouver une place de gouvernante dans un des palaces de la Côte qui avait son stand. Deux heures de queue pour qu'on lui demande simplement de donner son CV, deux photos d'identité, qu'elle explique son intérêt pour l'entreprise et ce qu'elle pouvait lui apporter. Que des choses qui peuvent parfaitement se passer par email avant un vrai rendez-vous d'embauche qu'on ne lui a d'ailleurs pas donné en lui assurant qu'elle serait recontactée si on avait besoin d'elle.
Un jeune diplômé Bac+2 dans
la vente m'a parlé, lui, de basse-cour en rectifiant ensuite "élevage en batterie". Il était venu pour postuler dans une banque comme guichetier. Même temps d'attente mais aucune chaise à
l'arrivée. Normal, les banques sont à peine sorties d'une crise terrible, mon pauvre monsieur, on n'a pas pu apporter de chaises ...
Et ça le faisait rigoler, mon jeune diplômé. Pas de joie, hein ? Non, d'un rire qui avait pour rôle de faire accepter l'inacceptable, un rire Alka-Seltzer pour digérer ce qui passe mal.
Presque le rire externe d'un autre lui-même qui le charrierait pour avoir osé rêver.
L'acceptation générale, ça signifie quoi ?
D'un côté, on a des entreprises qui n'hésitent pas à compromettre leur image en choisissant la quantité des contacts à leur qualité et de l'autre de futurs salariés potentiels qui acceptent de diminuer leur estime d'eux-même au nom de l'emploi manquant.
Et qu'est-ce que ça va donner, ensuite, dans les entreprises qui les embaucheront ?
Des gens qui auront tellement été traumatisés par leur recherche d'emploi qu'ils feront tout pour ne pas perdre ce qu'ils auront trouvé (quoique ce soit, dans certains cas), qu'ils ne prendront évidemment pas le moindre risque de voir choir l'épée de Damoclès sur leur nuque fragile et qui s'accrocheront à tout ce qui pourra participer à la sécurité de leur boulot. Des gens méfiants, timides, n'osant pas prendre les risques qui sont pourtant les signes des entreprises qui gagnent.
Mais que deviendront alors le plaisir, la motivation, la mobilisation, l'enthousiasme, l'entrain, la camaraderie, tout cela et toutes les autres valeurs qui sont communément admises comme les valeurs de la réussite ?
A croire que ce n'est pas grave, pourvu qu'on ait participé à faire baisser le nombre des chômeurs. Comme si ces forums et autres foires créaient des emplois alors qu'elle les rendent juste momentanément un peu plus visibles. Un tout petit peu.
Peut-être ... trop visibles ? Peut-être "visibles pour les non-concernés" ? Visibles pour montrer qu'on fait quelque chose ? Les entreprises qui auront toutes ensemble ce jour-là proposé 1000 emplois, ne les auraient pas proposé sans ce forum ?
Et surtout, la double question qui m'intéresse plus, en tant que coach : est-ce que c'est bien cela que les chômeurs attendaient ? Est-ce à cela qu'ils s'attendaient ?
Une fois mon rendez-vous terminé, il me restait du temps avant le déjeuner. Je suis donc entré dans le Palais des Expositions.
Veni, vedi, compreni ...

Déjà, c'est tout petit. Ensuite, c'est bondé et vu l'état du marché de l'emploi, il fallait s'en douter.
Âge moyen des visiteurs autour de 25-30 ans. Hommes, femmes, habillés en dimanche, parfumés de frais, cravate à la mode mais pas trop, tatouages et piercings camouflés, chaussures cirées, seuls ou en petits groupes comme des anciens de la même école. Dans l'entrée, ça tourne dans tous les sens, ça consulte les plans (qui sont faux), ça interroge les hôtesses d'un air à la fois anxieux et plein d'espoir. Il faut dire que les medias n'ont pas manqué depuis des semaines de l'annoncer : ce jour-là, ça va embaucher grave de chez grave ! Plus de 1000 emplois vont trouver preneur !
Le temps de descendre quelques marches (l'ai-je bien descendu ?) et c'est l'horreur.
Toutes les allées du Forum sont bouchées, comme parsemées de barricades humaines. La foule s'agglutine en face de chaque stand en longues files impatientes, barrant ainsi le passage à celles et ceux qui voudraient traverser pour aller au fond du hall. Alors, forcément, ça s'énerve, ça se bouscule, ça change de route mais bizarrement dans une certaine bonne humeur feinte : il ne faudrait quand même pas risquer de s'engueuler avec son futur patron, sait-on jamais.
Je remonte discrètement une file de 40-50 personnes ; personne ne me dit rien, ils ont tous dû voir que je n'avais pas leur âge alors ils doivent me prendre pour leur futur patron et il y en a même qui me sourient ...
Arrivé devant le stand de 9 m² (3m X 3m), quatre jolies chaises confortables des années soixante, donc en plastique orange avec des pieds en inox, et une table sur tréteaux. Derrière la table, trois salariés de l'entreprise, étouffant de chaleur, munis de dossiers en carton et d'un stylo. Sur les quatre chaises, quatre demandeurs d'emploi, le CV tremblant en mains et la respiration saccadée. Heureux néanmoins car ils ont fait la queue pendant presque deux heures ; 45 candidats / 3 personnes pour les recevoir ça donne une idée du temps que l'entreprise leur consacrera ce jour-là.
Outre le temps, imaginons également l'intimité de la relation. Le brouhaha, non : le boucan ambiant force chacune ou chacun à hurler ses réponses aux interlocuteurs. Déjà dans les allées, tout le monde crie pour se faire entendre mais dans les stands, c'est bien la même chose. Or, tous ces candidats à l'emploi sur un même stand, serrés les uns contre les autres sur leurs petites chaises collantes, sont finalement ... des concurrents ! Car évidemment, il n'y en aura pas pour tout le monde.
Et tout se déroule dans l'acceptation générale.
Les politiques se réjouissent, les entreprises en profitent, les demandeurs d'emploi se résignent. Par contre, quand on s'intéresse un peu à eux et qu'on réussit à trouver une endroit plus tranquille (généralement dehors sur le parvis) pour bavarder, les langues se délient.
Le titre de cet article de mon blog, je ne l'ai pas trouvé.
Je l'ai emprunté à une jeune femme de 30-35 ans qui l'a utilisé pour me décrire ce qu'elle avait vu dedans. Elle venait pour trouver une place de gouvernante dans un des palaces de la Côte qui avait son stand. Deux heures de queue pour qu'on lui demande simplement de donner son CV, deux photos d'identité, qu'elle explique son intérêt pour l'entreprise et ce qu'elle pouvait lui apporter. Que des choses qui peuvent parfaitement se passer par email avant un vrai rendez-vous d'embauche qu'on ne lui a d'ailleurs pas donné en lui assurant qu'elle serait recontactée si on avait besoin d'elle.
Un jeune diplômé Bac+2 dans
la vente m'a parlé, lui, de basse-cour en rectifiant ensuite "élevage en batterie". Il était venu pour postuler dans une banque comme guichetier. Même temps d'attente mais aucune chaise à
l'arrivée. Normal, les banques sont à peine sorties d'une crise terrible, mon pauvre monsieur, on n'a pas pu apporter de chaises ...Et ça le faisait rigoler, mon jeune diplômé. Pas de joie, hein ? Non, d'un rire qui avait pour rôle de faire accepter l'inacceptable, un rire Alka-Seltzer pour digérer ce qui passe mal.
Presque le rire externe d'un autre lui-même qui le charrierait pour avoir osé rêver.
L'acceptation générale, ça signifie quoi ?
D'un côté, on a des entreprises qui n'hésitent pas à compromettre leur image en choisissant la quantité des contacts à leur qualité et de l'autre de futurs salariés potentiels qui acceptent de diminuer leur estime d'eux-même au nom de l'emploi manquant.
Et qu'est-ce que ça va donner, ensuite, dans les entreprises qui les embaucheront ?
Des gens qui auront tellement été traumatisés par leur recherche d'emploi qu'ils feront tout pour ne pas perdre ce qu'ils auront trouvé (quoique ce soit, dans certains cas), qu'ils ne prendront évidemment pas le moindre risque de voir choir l'épée de Damoclès sur leur nuque fragile et qui s'accrocheront à tout ce qui pourra participer à la sécurité de leur boulot. Des gens méfiants, timides, n'osant pas prendre les risques qui sont pourtant les signes des entreprises qui gagnent.
Mais que deviendront alors le plaisir, la motivation, la mobilisation, l'enthousiasme, l'entrain, la camaraderie, tout cela et toutes les autres valeurs qui sont communément admises comme les valeurs de la réussite ?
A croire que ce n'est pas grave, pourvu qu'on ait participé à faire baisser le nombre des chômeurs. Comme si ces forums et autres foires créaient des emplois alors qu'elle les rendent juste momentanément un peu plus visibles. Un tout petit peu.
Peut-être ... trop visibles ? Peut-être "visibles pour les non-concernés" ? Visibles pour montrer qu'on fait quelque chose ? Les entreprises qui auront toutes ensemble ce jour-là proposé 1000 emplois, ne les auraient pas proposé sans ce forum ?
Et surtout, la double question qui m'intéresse plus, en tant que coach : est-ce que c'est bien cela que les chômeurs attendaient ? Est-ce à cela qu'ils s'attendaient ?
Par Jean-François Bédu
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Publié dans : Petits coups de gueule
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Communauté : En avant vers l'emploi !
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